mardi 3 octobre 2017

RWANDA/ L’Église catholique au Rwanda : Coupable ou Victime? Par Dr. Phil. Innocent Nsengimana



L’Église catholique au Rwanda : Coupable ou Victime?

Par Dr. Phil. Innocent Nsengimana

Depuis quelques décennies, l’Eglise catholique au Rwanda fait objet de nombreuses accusations qui, très récemment encore, ont poussé l’épiscopat actuel à demander pardon. Celui-ci a regretté « que des membres de l’Église aient violé leurs vœux d’allégeance aux commandements de Dieu ». Ce pardon que certains n’ont pas hésité à appeler « le repentir a minima » a suscité une polémique si bien qu’il s’est avéré indispensable de revisiter l’historique de cette institution. La lecture objective des faits retrouvés qui ont caractérisé les rapports qui se sont tissés entre l’Eglise catholique et différents gouvernements rwandais depuis le début des années 60 jusqu’en 1993 permettent de constater que la plupart des accusations sont des exagérations voire des contrevérités. Ils permettent aussi, non seulement de mesurer l’ampleur des pertes en vies humaines dont cette institution a souffert, mais aussi de saisir la profondeur de l’engagement de ses évêques, prêtres et laïcs dans la dénonciation des injustices, des inégalités et de la violence qui ont marqué le Rwanda postcolonial jusqu’en 1993. Enfin de compte, les faits retrouvés montrent une autre facette de l’Eglise catholique au Rwanda que les accusateurs veulent, consciemment ou inconsciemment occulter. Avant et pendant la guerre déclenchée le 1er octobre 1990, l’épiscopat catholique rwandais a prêché la paix, la charité et l’amour fraternel, tout simplement il n’a pas été écouté…

Introduction

Les rapports entre l’État et l’Église ont été présentés de diverses manières et le plus souvent dans une dialectique controversée. Face aux défis auxquels le monde d’aujourd’hui est confronté, certains n’hésitent pas à reprocher à l’Église d’être absente dans sa prise de position ou d’être timide dans ses approches, laissant ainsi prévaloir les seules positions de l’État. Dès lors, l’Église inféodée à l’État se met en marche. L’État domine les rapports et utilise l’Église pour des fins politiques. Ainsi, l’Église perd son rôle d’autorité morale et de contre-pouvoir pourtant nécessaire pour assurer la protection tous azimuts des âmes à convertir. L’Église est vue comme la courroie de transmission des directives en provenance de l’État, bref, comme servante de l’État. Elle ferme les yeux et devient complice devant les injustices et les dérives autoritaires de l’État.

Au de-là de cette variante extrême, il existe une autre qui est faite de rapports où prédomine une collaboration équitable entre ces deux pouvoirs. Il y a absence de volonté manifeste de domination ; ce qui est privilégié, c’est la volonté de travailler ensemble pour le bien-être spirituel et matériel de la même personne, à la fois fidèle de l’Église et citoyen de l’État. Toutes ces variantes n’ont pas eu les mêmes caractéristiques dans le temps et dans l’espace. Elles se sont présentées différemment selon les époques, les acteurs animateurs de ces variantes et les sociétés dans lesquelles elles se sont exercées. La présente réflexion n’ambitionne pas d’envisager l’étude des rapports entre l’État et l’Église dans leur globalité mais plutôt de se focaliser sur lesdits rapports à travers un cas concret qu’est le Rwanda.

Ce dernier est en effet entré en contact avec les missionnaires « Pères Blancs », fondateurs de l’Église catholique à la fin du XIXe- début XXe siècles. Depuis lors, des rapports se sont tissés et leurs effets ont contribué à l’évolution socio-politique de la société rwandaise. Dans ma publication de 20031, j’ai parlé de ces rapports et de ses effets sur la société rwandaise pendant la période coloniale. Je n’y reviendrai pas. Dans le présent écrit, je me consacrerai plutôt et surtout à la période postcoloniale en raison de la controverse que suscitent les rapports qui ont caractérisé l’Église et l’État durant cette période. Cette controverse a été, ces derniers jours, accentuée par « le repentir a minima » de l’actuelle Conférence épiscopale rwandaise face au rôle que l’Église catholique aurait joué dans le génocide de 1994. Pour certains, « la demande de pardon des évêques est incomplète »2 ; pour « le collège d‘évêques, ces excuses ne concernent pas l‘église catholique en tant qu’institution, mais plutôt ses fidèles ». Et l’évêque Philippe Rukamba, Président de la Conférence épiscopale rwandaise d’affirmer : « l’Église n’a pas participé au génocide »3 Ces différentes considérations poussent à faire un petit recul avant le génocide, pour voir comment les faits se présentaient afin de mieux cerner le comportement de l’Église et surtout sa hiérarchie, aujourd’hui accusée.

Pour la clarté du texte, il sera d’abord question d’une brève présentation des missionnaires « Pères Blancs », à l’aube de leur arrivée au Rwanda : où étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Ensuite, les exemples de faits qui ont marqué les rapports entre l’Église et les autorités politiques du Rwanda indépendant à la lumière des documents disponibles4 seront donnés. Enfin, avant de conclure, le point de vue sur les exemples de faits relevés sera fait, ce qui conduira à rechercher les éléments de réponses à la question essentielle : L’Église catholique au Rwanda : Coupable ou Victime ?

I. A l’aube de la pénétration des missionnaires « Pères Blancs » sur le territoire rwandais

Fermée aux blancs laïcs jusqu’en 1894, la porte d’entrée sur le territoire rwandais ne fut pas non plus ouverte aux missionnaires chrétiens en général et aux missionnaires «Pères Blancs» en particulier. Pourtant, comme les blancs laïcs, ceux-ci étaient arrivés en Afrique de l’Est peu après le début de la deuxième moitié du XIXe siècle. C’est en effet, en 1860, que, sous l’initiative de l’Evêque de l’île de la Réunion, une équipe de trois prêtres et de six religieuses fut envoyée vers l’île de Zanzibar.5

« Ces premiers missionnaires s’occupèrent d’un hôpital, de deux écoles où l’on accueillait des jeunes rachetés de l’esclavage et d’un ministère auprès de la colonie européenne de l’île. En 1862, la congrégation des Pères du Saint-Esprit vint remplacer ces premiers représentants officiels du catholicisme. Six ans plus tard en 1868, ces pères spiritains fondèrent le premier poste sur le continent à Bagamoyo [...]. En 1877, les missionnaires de Bagamoyo fondèrent un nouveau poste plus à l’intérieur du pays à Mhonda.»6

Ces premières initiatives des religieuses et des religieux en Afrique de l’Est furent reprises à partir de 1878 par les missionnaires «Pères Blancs»: «en 1878, dix Pères Blancs [...] partaient pour le centre de l’Afrique où ils devaient se diviser en deux groupes, l’un destiné à former le futur Vicariat apostolique du Victoria-Nyanza, l’autre celui de Tanganyika.»7 Parmi les missionnaires qui se dirigèrent vers le Vicariat apostolique du Victoria-Nyanza et qui y fondèrent les premières stations figuraient les Pères Livinhac et Lourdel. Quant au Vicariat du Tanganyika il y eut pour missionnaire pionnier le Père Deniaud; le Père Pascal qui accompagnait ce dernier étant mort en cours de route.8 Au sein desdits Vicariats, ces missionnaires, aidés par leurs confrères d’équipe, y érigèrent des stations: Rubaga en 1878, Rumonge en 1879, Tabora en 1881, Bukumbi en 1882 , Masanze en 1880, Kibanga en 1883.9

Le Vicariat apostolique du Victoria-Nyanza, regroupait les « territoires correspondant actuellement à l’Uganda, Nord-Ouest du Congo-Kinshasa et le Sud du Soudan »10, tandis que celui de Tanganyika, s’étendait sur « l’est du Congo-Kinshasa, la moitié-Ouest de la Tanzanie et sur le Nord-Est de la Zambie. »11 Ces Vicariats furent ainsi définis par le décret de la Propagande de 1881.

En ce qui concerne le Vicariat du Victoria-Nyanza dans lequel le territoire rwandais allait être incorporé, il fut dès sa fondation confié à Mgr Livinhac. Quand ce dernier fut nommé Vicaire général de la Société des Pères Blancs en septembre 1889, il fut succédé à la tête de l’immense Vicariat du Victoria-Nyanza par le Père Jean Joseph Hirth, arrivé en Afrique centrale et plus précisément au royaume du Buganda en 1887.12 Sacré évêque le 25 mai 1890 par Mgr Livinhac lui-même avant son départ pour son nouveau poste,13 Mgr Jean Joseph Hirth s’empressa de réorganiser la chrétienté de son Vicariat. « …Il souffrit de la lutte sanglante entre les chrétiens ougandais, avec des conséquences désastreuses pour la partie catholique. En 1892, la résidence épiscopale de Rubaga fut détruite par les Anglicans. Ceux-ci étaient armés par LUGARD de la compagnie britannique de l’Afrique de l’Ouest, qui les aidait avec ses canons. Trois autres postes furent démolis et deux autres saccagés. De nombreux catholiques furent massacrés14 … Au bout de forces, Mgr Hirth fut obligé de se réfugier à Bukoba où il recevait la protection des autorités allemandes. Beaucoup de ses missionnaires le suivirent en exil15. Ceux qui étaient restés en Ouganda devenaient prisonniers des Anglais... »16

En 1894, le décret de la Propagande divisa Victoria-Nyanza en trois Vicariats : Haut-Nil, Nyanza-Méridional et Nyanza-Septentrional.17 Mgr Jean Joseph Hirth devint Vicaire apostolique du Vicariat de Nyanza méridional. «Ce territoire ecclésiastique comprenait toutes les régions situées au Sud du lac Victoria et englobées dans la colonie de l’Afrique orientale allemande. Le Rwanda faisait partie de ce Vicariat et de cette colonie.»18

I.1 Le territoire rwandais, point de mire des missionnaires

Déjà dès 1890, Mgr Jean Joseph Hirth n’avait cessé de manifester son intention de conquérir spirituellement le territoire rwandais. Il manifesta ladite intention à plusieurs occasions. En effet, dans sa lettre du 1er février 1891 au Supérieur Général, Mgr Jean Joseph Hirth écrivait: «je désire ardemment former des catéchistes. Ceux-ci, j’espère les envoyer bientôt dans toutes les directions [...] au Ruanda où Emin Pascha va se rendre.»19

Écrivant à son Supérieur Général en 1897, Mgr Jean Joseph Hirth lui disait à propos du Rwanda:

« Mais sur la côte Ouest où se fonde en ce moment la mission d’Uswi20, il faudrait occuper sans retard le Rwanda. Tout le monde en dit merveille, ce n’est pas là ce qui me séduit, mais il y a surtout que les protestants ont des raisons toutes particulières pour nous y devancer, comme ils ont essayé de le faire pour l’Uswi où ils ont fait cette année 3 voyages. Il faudrait deux Pères pour cette fondation [...]. »21

Dans son entreprise de fonder des stations missionnaires sur le territoire rwandais, Mgr Jean Joseph Hirth reçut l’aval et l’aide de la part de son Supérieur Général, c’est ce qu’il exprima en ces termes:

« Votre Grandeur me parla du Ruanda. Je ne suis bien aise (sic) qu’elle l’ait fait, je n’aurais presque osé entreprendre cette fondation ne voyant quel supérieur en charger. Vous remercierai-je ici, Monseigneur et bien Vénéré Père du nombreux renfort que votre bonté veut bien nous envoyer, quoique nous n’ayons encore que peu de succès à enregistrer, la bonne Providence voudra bien recevoir les actions de grâce que nous vous rendons tous à ce sujet. »22

Cet aval fut encore exprimé dans la lettre de Mgr Jean Joseph Hirth datant de novembre 1899:

« C’est surtout cette fondation au Ruanda que votre Grandeur elle-même m’a invité d’entreprendre cette année qui m’empêchera d’assister au chapitre: Vous voudrez bien excuser cette absence. Voyage pour voyage, j’aurais bien cent fois préféré le chemin battu qui va à la côte que le voyage d’aventures que je vais entreprendre. Sans peine d’être devancé, je ne pourrais pas retarder d’un moment notre pieuse expédition. Que Dieu nous garde et sa bonne Mère! On dit qu’il y a là-haut dans ce pays fermé deux millions d’habitants qui ne connaissent pas le don de Dieu. »23

I. 2 Les missionnaires en marche vers le Rwanda

En novembre 1899, Mgr Jean Joseph Hirth était enfin près pour le départ vers le Rwanda. Avant de quitter Bukumbi en direction d’Uswi, la première étape de l’expédition vers le Rwanda, il écrivit une lettre à son Supérieur Général en lui demandant la bénédiction:

« Je ne veux pas aujourd’hui quitter le Bukumbi sans venir vous demander encore de vouloir bien recommander tout spécialement à Dieu notre expédition au Ruanda qui sera loin d’être terminée au moment où celle-ci pourra vous arriver. Nous rencontrerons sans doute bien de difficultés, mais malgré tout nous avons confiance. Tout le monde me dit qu’il faut faire un long détour par le Tanganyika pour aller au Ruanda, je ne sais pas encore ce que nous pourrons décider une fois arrivés en Uswi. »24

En cours de route pour Uswi, Mgr Hirth écrivait encore à son Supérieur Général:

« Je suis en route pour Uswi où depuis deux ans nous avons une station que je n’ai pas vue encore. De là, je dois me rendre dans la partie Ouest du Vicariat au Ruanda pour essayer de faire une nouvelle fondation; on y dit la population très dense [...]. C’est un pays que les «ministres»25 vont bien nous disputer: ceux qui s’y sont rendus les premiers ont rapporté qu’ils allaient soulever l’opinion en Angleterre en faveur de ce pays bien plus qu’on ne l’a fait en faveur de l’Uganda, les ‹ministres› allemands ne seront pas en retard. »26

Excepté cette lettre écrite en cours de route vers la station de Katoke27, en Uswi, toutes les autres lettres dans lesquelles Mgr Hirth exprimait ses intentions et ses raisons de «conquérir» spirituellement le territoire rwandais furent rédigées et envoyées à son Supérieur Général à partir de Bukumbi où était érigée la station Notre Dame de Kamonga et où il résidait. Bukumbi étant la résidence de Mgr Hirth, ce dernier devait faire les premiers contacts avec les autorités du territoire rwandais à partir de cette localité. Or, il se faisait que Bukumbi était situé à vingt jours de marche du territoire rwandais,28 ce qui n’aurait pas facilité la tâche. Pour résoudre ce problème, «Mgr Hirth coupa la distance en créant la station de Katoke à proximité du fortin allemand de Byaramulo [Biharamoulo:29 NDLR]. C’était le 12 novembre 1897 [...].»30

C’est à partir de cette station que les missionnaires «Pères-Blancs» entrèrent pour la première fois en contact avec la cour « sindi-nyiginya ». Après l’arrivée de Mgr Jean Joseph Hirth en novembre 1899, elle servit également de lieu où se réalisèrent les derniers préparatifs de l’expédition vers ledit territoire. Le Diaire de la station de Katoke fournit des renseignements sur ces premiers contacts ainsi que sur ces préparatifs.

Après la fondation de la station de Katoke, Mgr Jean Joseph Hirth en confia la direction au Père Bernard Brard. Il lui donna pour mission, entre autres, « d’entrer en rapport avec la cour de Yuhi Musinga et de l’amener à solliciter l’établissement des missionnaires dans son État.»31 Voici comment le chroniqueur de la station de Katoke présente les moments forts des premiers contacts entre les missionnaires «Pères-Blancs» et le roi «sindi-nyiginya» Yuhi Musinga; c’était en 1898:

« 26 (juillet) – Une ambassade de six baganda part pour aller sonder les dispositions de Yuhi roi du Ruanda [...]
- Septembre 1898: ambassade au roi du Ruanda Yuhi, il a très bien reçu nos envoyés, et il nous renvoie de ses hommes avec une défense d’ivoire, il demande en même temps l’amitié, le pacte de sang [...]
- Décembre – 7 – Nos envoyés reviennent du Ruanda Yuhi est toujours bien disposé, mais il ne veut pas entendre parler que nous allions lui rendre visite chez lui. «Que le Blanc envoie me voir et moi aussi j’enverrai le voir! Car s’il venait je n’ai pas de cadeaux à lui faire qu’il attende une année!!??» En revenant, à 4 jours de la capitale, un de nos jeunes gens, Francisco a été tué d’un coup de lance voici comment: le roi avait permis à nos jeunes gens et à ses hommes qui les accompagnaient de prendre une partie du Pombé [bière: NDLR] et de la nourriture qu’ils rencontraient en route à destination de la capitale; ils prirent quelques cruches en effet, mais les propriétaires croyant avoir affaire à des commerçants vinrent les attaquer et Francisko seul reçut un coup de lance dont il mourut 19 jours après. Yuhi averti fit tuer le meurtrier en présence de nos hommes [...].32

En mars 1899, le Père Bernard Brard, alors Supérieur de la station de Katoke, en Uswi, écrivait:

« J’ai essayé aussi de nouer des contacts avec les régions voisines de l’Usui [Uswi: NDLR]; dans Usambaro [Usambara: NDLR] nos catéchistes ont déjà commencé à instruire 30 jeunes catéchumènes. Ce pays paraît mûr pour accueillir le grain de la Foi. J’ai envoyé aussi deux fois des émissaires au roi du Ruanda; dans ce pays peuplé, salubre et montagneux, mes gens furent bien traités, et le roi envoya de son côté vingt personnes pour répondre à cette honorable visite. J’attends beaucoup de choses de ces bons rapports avec le Ruanda. Si seulement le Dieu d’amour nous envoyait bientôt une foule d’ardents apôtres, pour apporter dans ce pays densément peuplé la Bonne Nouvelle du Salut! »33

Ce qu’il faut constater de ces deux extraits et surtout celui du Diaire de la station de Katoke, est que les premiers contacts entre les missionnaires «Pères Blancs» avec le territoire rwandais furent indirects. Ils se réalisèrent par l’intermédiaire des «ambassadeurs» baganda. Lesdits contacts furent matérialisés par l’échange de cadeaux. A bien lire ledit extrait et surtout les propos de Musinga – «que le Blanc envoie me voir et moi aussi j’enverrai le voir! Car s’il venait je n’ai pas de cadeaux à lui faire, qu’il attende une année!!??» – on peut dire que Musinga ne voulait pas dépasser le stade de se rendre visite et de s’échanger des cadeaux. Il était pour la continuation de ces contacts, mais des contacts à distance; il n’était pas disposé à accueillir le blanc chez lui. Seulement, il était loin de s’imaginer que tout le territoire rwandais (y compris son royaume) était déjà incorporé dans l’immense Vicariat du Nyanza méridional avec à sa tête Mgr Jean Joseph Hirth, lequel avait, déjà à partir de 1891, manifesté ses intentions de fonder des stations missionnaires sur ledit territoire. Il ignorait également que les préparatifs pour cette fondation étaient tellement avancés qu’il ne restait que quelques mois pour que la caravane à destination dudit territoire se mette en route!

Effectivement, si on en croit le Diaire de la station de Katoke, ces propos de Musinga furent lancés en décembre 1898 et en décembre de l’année suivante (1899), la caravane à destination du territoire rwandais quitta Bukumbi avec à la tête Mgr Hirth. La première étape du voyage devait le conduire à la station de Katoke où il était attendu et où les derniers préparatifs étaient prévus.

I. 3 Les derniers préparatifs à la Station de Katoke

C’est à la station de Katoke que la caravane a pris sa forme finale. C’est là en effet que fut décidée l’équipe de missionnaires devant faire partie de l’expédition. Il s’agissait, en plus de Mgr Jean Joseph Hirth, du Père Paul Barthélemy, du Père Bernard Brard et du Frère Anselme. Ceux qui devaient les accompagner furent également choisis. Il s’agissait d’un nombre assez important de chrétiens baganda et de jeunes gens recrutés dans les populations locales devant servir respectivement de «premier collège de catéchistes» (une fois la caravane arrivée sur le territoire rwandais) et de porteurs. C’est la caravane ainsi constituée qui prit la route à destination du territoire rwandais le 11 et le 12 décembre 1899.

Elle pénétra sur le territoire rwandais en provenance du royaume du Burundi34. Le passage au Burundi est attesté par plusieurs sources missionnaires: dans la Chronique du 2ème Trimestre 1900, on y lit: «un courrier nous annonce que Mgr Hirth est campé à cinq heures de la mission de Muyaga (Urundi) avec les P. P. Brard, Barthélemy Paul et le F. Anselme destinés à la mission du Rwanda, que Sa Grandeur désire fonder au plus tôt afin d’empêcher les protestants anglais de s’établir dans ce beau pays.»35 Le Père P. Astruc nota en octobre 1900: «Au mois de décembre (1899) la mission du Sacré-Cœur a eu le bonheur de donner hospitalité à Sa Grandeur Mgr Hirth, aux P. P. Brard, Barthélemy et F. Anselme se rendant dans le Rwanda pour y fonder une mission.»36

La caravane ne s’est donc pas dirigée directement vers le territoire rwandais, car Mgr Jean Joseph Hirth «tenait [...] avant de prendre pied dans le pays à se concerter avec les autorités de la Résidence.»37 La concertation eut lieu d’abord à Bujumbura (Usumbura d’alors et aujourd’hui Bujumbura, Capitale de la République du Burundi) avec le Lieutenant von Grawert, puis à Shangi avec le Capitaine Bethe. C’est de Shangi que la caravane de Mgr Hirth gagna la cour de Musinga située à l’époque à Nyanza, dans l’ancienne Préfecture de Butare, où elle fut reçue le 2 février 1900. Cette rencontre inaugura une période de cohabitation entre le pouvoir politique et l’Église catholique que ces missionnaires « Pères Blancs » allaient fonder. Cette cohabitation fut caractérisée par des rapports qui ont inspiré beaucoup d’écrits et de débats. Le présent écrit vient allonger la liste en présentant les faits qui ont caractérisés ces rapports durant la période postcoloniale.

II. Quelques faits marquants les rapports entre l’Église et les autorités politiques du Rwanda indépendant

II.1 Bref historique de l’épiscopat catholique du Rwanda dès le début du XXe siècle jusqu’en 1968

En se présentant chez Musinga, Mgr Hirth n’avait pas encore de résidence au Rwanda. Il régnait sur le Vicariat apostolique du Nyanza méridional et avait comme résidence Bukumbi (Kamonga) au sud du lac Victoria, en Tanzanie actuelle. En avril 1901, il transféra sa résidence de Kamonga à Kashozi38 près de Bukoba afin de se rapprocher du Rwanda. En 1907, les œuvres à défendre ne cessaient de croitre sur le territoire rwandais si bien qu’il devenait difficile d’en assurer le contrôle à partir de Bukoba, ce qui explique la nomination du Père Léon Classe le 20 juin 1907, alors Supérieur de Save, comme Vicaire général pour le district du Rwanda. Ce fut au mois d’avril 1908 que le Père Classe s’installa à Kabgayi, poste destiné à devenir le siège du Vicariat du Rwanda. En fait, Kabgayi servait de relais entre Nyanza et Kigali ; grâce à sa situation centrale, ce poste était devenu le passage des Européens se rendant du nord au sud, de l’est à l’ouest du pays et vice versa.

En 1912, le Vicariat apostolique du Nyanza méridional fut divisé à son tour ; le Rwanda et le Burundi formèrent le Vicariat apostolique du Kivu sous la responsabilité de Mgr Hirth. Ce dernier quitta le Bukoba pour le territoire rwandais et s’installa provisoirement à Nyundo, puis à Kabgayi. En 1922, il démissionna ; il mourut à Kabgayi le 6 janvier 1931. En 1922, le Vicariat apostolique du Kivu se scinda en deux : le Rwanda et le Burundi formèrent deux Vicariats apostoliques distincts ; celui du Rwanda et du Burundi. Le 22 mai 1922, le Père Léon Classe fut nommé Vicaire apostolique du Rwanda. Le 28 mai 1922, il fut sacré évêque à Anvers, par le cardinal Mercier. Pendant plus de 22 ans, il marquera la vie religieuse et socio-politique du Rwanda. A sa mort, il fut remplacé par Mgr Laurent Déprimoz en 1945 à la tête du Vicariat apostolique du Rwanda. En 1952, il fut créé le Vicariat Apostolique de Nyundo39 qui fut confié à Mgr Aloys Bigirumwami sacré évêque à Kabgayi, le 1er juin 1952 par Mgr Déprimoz. Les deux prélats (Bigirumwami à Nyundo et Déprimoz à Kabgayi) vont donc constituer l’épiscopat rwandais jusqu’en 1955, lorsque, se sentant malade, Déprimoz se démit de ses fonctions le 15 avril 1955. Il fut succédé par Mgr André Perraudin, à la tête du Vicariat Apostolique de Kabgayi qui fut ordonné évêque le 25 mars 1956 à Kabgayi par Mgr Aloys Bigirumwami.

De 1960 à 1968, on assista à la création des nouvelles circonscriptions ecclésiastiques : Ruhengeri, Astrida (devenue plus tard Butare) et Kibungo fondées respectivement en 1960, 1961 et 1968. Elles furent toutes confiées à des Abbés rwandais : Joseph Sibomana reçut Ruhengeri le 21 août 196140, Jean Baptiste Gahamanyi reçut Astrida. En 1968, Joseph Sibomana fut désigné évêque de Kibungo et fut remplacé par Mgr Phocas Nikwigize à Ruhengeri. Toutes ces circonscriptions ecclésiastiques venaient s’ajouter à celle de Nyundo qui, dès 1952 était confiée à Mgr Aloys Bigirumwami et celle de Kabgayi qui, depuis 1956 était sous la direction de Mgr André Perraudin. Comme on peut le constater, sous la première République, Mgr André Perraudin n’a pas occupé seul l’échiquier religieux rwandais. Ils étaient quatre à représenter l’Église catholique, une institution qui fit entendre sa voix dans divers domaines.

II. 2 Quelques faits marquants les rapports entre l’Église et les autorités politiques sous la première République

La période qui précéda et suivit directement la proclamation de l’indépendance du Rwanda fut caractérisée par des troubles résultant des attaques des réfugies tutsi. Le 14 mars 1960, Mgr André Perraudin lança un appel pour que cesse les vengeances et les représailles : 

« …Nous adressons un appel angoissé à tous les chrétiens et catéchumènes, à tous les hommes de bonne volonté et plus particulièrement à tous ceux qui ont des responsabilités publiques : autorités en charge et leaders politiques, afin qu’il soit mis radicalement fin à ce désordres et que soient cherchées dans un dialogue sincère et efficace les solutions justes et pacifiques aux conflits qui divisent les Banyarwanda. De telles solutions ne pourront être trouvées que dans un climat sain, fait de tolérance et de respect mutuels excluant absolument les campagnes de faux bruits, d’intimidations réciproques, de mensonges et de délations, stigmatisant la haine, les volontés de vengeances et de représailles… »41

A côté de cet appel, des lettres pastorales ont été rédigées et lues dans toutes les paroisses du pays : 

« l’épiscopat rwandais publia des lettres condamnant la violence, le 24 août 1961, et, à Pâques 1962, il lança un appel contre ‘les crimes odieux’ »42. Dans la lettre du 24 août 1961 nous y lisons :
« …Personne n’a le droit de détruire l’habitation du prochain ni de piller ses biens. Ceux qui le font sont tenus en conscience à réparer  l’injustice commise. Personne n’a le droit de chasser quelqu’un de ses terres qui lui appartiennent légitimement, ni ne peut les occuper ou les distribuer à d’autres. Nous condamnons aussi de la dernière énergie tous ceux qui, sans être des exécuteurs immédiats, donneraient des ordres de meurtre de destruction ou d’incendie. Ceux-là sont les premiers et les plus grands coupables. Nous condamnons enfin très sévèrement les semeurs de faux bruits, les calomniateurs, les provocateurs de toute espèce et tous ceux qui, par leurs agissements ou leurs menaces, incitent les autres à mal faire… »43

Le meurtre des populations civiles qui suivait les attaques des réfugiés tutsi fut encore condamné à la fête de Noël 1963 par l’épiscopat rwandais : « …Certains pourraient être tentés, au milieu des difficultés actuelles, de vouloir faire et de faire tort à autrui jusqu’à tuer des innocents. Mes biens chers frères, ces pensées ne sont pas chrétiennes et ne peuvent qu’attirer la malédiction divine sur notre pays…»44. Le 1er janvier 1964, une autre lettre des évêques fut publiée, déplorant non seulement les attaques des réfugiés mais aussi condamnant des représailles. Les évêques du Rwanda écrivirent :

« En déplorant les attaques terroristes qui ont eu lieu récemment nous ne pouvons pas nous taire non plus sur leur répression. Nos autorités à tous les échelons ont eu à faire face à une situation extrêmement difficile avec des moyens de police limités. Ne connaissant pas par ailleurs les dossiers de ceux qui ont été victimes de condamnations de toutes sortes, nous ne voulons pas juger, mais demander à nos Autorités de se rappeler qu’elles sont, dans l’exercice de leurs pouvoirs, les Représentants de Dieu et qu’à ce titre surtout elles doivent respecter scrupuleusement sa sainte Loi… »45

Les interpellations vis-à-vis de l’autorité civile par l’épiscopat rwandais dans sa prise de position face à la situation du moment n’ont pas contribué à entretenir de bons rapports entre ces deux pouvoirs. Un autre point viendra durcir lesdits rapports. En effet, voulant montrer son indépendance vis-à-vis de l’Église, l’État se prononça pour une école laïque ; les écoles primaires furent mises sous la responsabilité de l’État. Ceci ne fut évidemment pas bien accueilli dans les milieux ecclésiastiques. Par cette mesure l’État cessa d’être un allié exempt de critiques :

« …Certains prêtres, même hutu, n’hésitèrent pas à critiquer l’action du président ou du gouvernement surtout quand celle-ci s’écartait des idéaux proclamés. Un certain nombre d’articles signés Mbwirabumva [‘je parle pour ceux qui écoutent’] parurent dans le Kinyamateka ; écrits par l’abbé Jean-Marie Vianney Rusingizandekwe, recteur du petit séminaire de Kabgayi ; ils exposaient à la population les écarts des responsables politiques. Le Kinyamateka reprit sa tâche de formation chrétienne de la population et comme auparavant n’omit pas de critiquer les autorités en place. Il jouait le rôle de conscience morale nationale ; mais cela ne plut pas aux responsables du pays, en 1968, un journaliste, Félicien Semusambi fut mis en prison et le Père Maïda expulsé du pays... »46

La fin des années 60 fut marquée par une crise dans les rapports entre l’Église et l’État. Contrairement aux affirmations de certains, l’Église catholique de par son épiscopat et surtout de par ses organes de presse, n’a pas été inféodée à l’État sous la première République. Certaines fois même, comme on peut le constater dans la précédente citation, elle a enregistré des coups suite à ses prises de position.

Le début des années 70 n’apporta pas de détente. Les troubles dans des établissements d’enseignement secondaires et supérieurs amenèrent l’Église à prendre position. Ainsi réuni le 23 février 1973 pour étudier le problème de la violence sociale qui avait entrainé l’expulsion de certains élèves des écoles, les évêques47 du Rwanda écrivirent:

« …Ces troubles visaient à éliminer les élèves d’une ethnie. On alla même jusqu’aux blessures et aux pillages. Ces jours-ci, les menaces et voies de fait s’étendent aux employés et ouvriers dans les sociétés privées. Des faux bruits sont colportés contre les prêtres et même les prélats. La loi de Dieu, ainsi que la Déclaration des droits de l’homme à laquelle le Rwanda a souscrit, ainsi que le texte de la constitution rwandaise s’opposent radicalement à ces procédés d’élimination et de persécution à base raciale… S’il y a des problèmes sociaux à résoudre, et ils ne manquent pas, que les vrais responsables, et non pas des particuliers ou des groupes anonymes, le fassent par le moyens du dialogue et de la négociation »48.

Au mois de mars, au lendemain de la réélection du Président Grégoire Kayibanda, la situation était loin de se calmer. Des hauts officiers furent nommés à tête des établissements scolaires ; ainsi le colonel Alexis Kanyarengwe fut nommé à la tête du petit séminaire de Nyundo. Malgré ces nominations, les violences s’accentuèrent dans des écoles. Ce furent entre autres ces violences qui servirent de prétexte aux auteurs du Coup d’État militaire de 1973 qui créèrent la deuxième République.

II. 3 Sous la deuxième République

II. 3. 1 Bref historique de l’épiscopat catholique du Rwanda dès 1973 jusqu’en 1992

En 1973, Mgr Aloys Bigirumwami démissionna de son poste. Il fut remplacé par Vincent Nsengiyumva qui fut ordonné évêque de Nyundo, le 12 janvier 1974. Le 3 mai 1976, Mgr Vincent Nsengiyumva fut nommé archevêque de Kigali ; Kabgayi redevenant simple diocèse, Mgr Perraudin en devint le premier titulaire ; il gardait cependant le titre d’archevêque à titre personnel. Mgr Kalibushi devint le troisième évêque de Nyundo le 27 mars 1977. Le 5 novembre 1981, le diocèse de Byumba fut créé et confié à Mgr Joseph Ruzindana. A la même date, le diocèse de Cyangugu fut également créé et fut confié à Mgr Thaddée Ntihinyuzwa. Le 28 novembre 1987, Mgr Thaddée Nsengiyumva est nommé évêque coadjuteur de Kabgayi et fut ordonné évêque le 31 janvier 1988 ; il succéda à Mgr André Perraudin comme évêque de Kabgayi le 8 octobre 1989. Le 30 mars 1992, le diocèse de Gikongoro fut créé et confié à Mgr Augustin Misago, ordonné évêque le 28 juin 1992. Le 25 mars 1992 Mgr Joseph Sibomana démissionna du diocèse de Kibungo et fut remplacé par Mgr Frédéric Rubwejanga ordonné évêque, le 5 juillet 1992. Sous la deuxième République, la conférence épiscopale du Rwanda-Burundi fut dissoute. Le 6 juin 1980, le Vatican érigea la conférence épiscopale du Rwanda qui tint sa première assemblée du 6 au 8 août 1980.

II. 3. 2 Quelques faits marquants les rapports entre l’Église et les autorités politiques sous la deuxième République

On a reproché à l’Église catholique d’avoir été inféodée à l’État. Seulement, les faits prouvent qu’elle était présente et que souvent elle faisait entendre sa voix à travers ses prêtres, ses évêques et ses organes de presse comme Kinyamateka. Elle exprimait son indignation face aux problèmes du moment et aux abus résultant de l’exercice du pouvoir par l’État. Certains domaines d’intervention ont été relevés par Ian Linden dans son livre  Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990)…ci-haut mentionné.

La création du parti unique (Mouvement Révolutionnaire National pour le développement-MRND) intervenue deux ans seulement après la prise du pouvoir par le président Juvénal Habyarimana ne passa pas inaperçue dans les milieux ecclésiastiques. Ian Linden, donne des critiques émanant desdits milieux. Citant des chrétiens rassemblés en un groupe de réflexion, Nathanaël, Il écrit:

« …La mise en place des responsables du mouvement a été hâtive… Les citoyens ne se sont pas sentis impliqués… Certains élus, profitant de leur situation, ont exploité un peuple rendu muet par la peur. La précipitation dans le choix des candidats n’a pas toujours permis de révéler les plus dignes… Le travail communautaire -umuganda- n’est pas toujours conçu ni programmé pour l’utilité de la population qui, partant s’en décourage… On a si peu consulté la population pour élaborer le plan de travail qu’elle ressentit ce travail comme une corvée, juste le contraire de ce que veut être le travail communautaire… »49

L’implication obligatoire de prêtres ou de religieux dans les organes du MRND fut également critiquée. En 1977, dans une note rédigée à l’intention et à la demande de Mgr Vincent Nsengiyumva, le clergé du diocèse de Ruhengeri affirmait :

« ...Il semble que, dans l’état actuel des débats, les prêtres rwandais sont très réticents au fait que les curés de paroisse soient automatiquement membres des conseils techniques des communes, et par là membres du comité communal du MRND….»50

Aussi, des critiques à l’occasion de l’entrée de Mgr Vincent Nsengiyumva au Comité central du MRND comme Responsable de la commission sociale furent exprimées. Le 8 novembre 1977, la question fut traitée explicitement lors d’une réunion décanale à la paroisse St Michel de Kigali où un participant déclara :

« …D’après des renseignements obtenus, le clergé de Ruhengeri se serait prononcé pour une grande réserve quant à la participation directe dans le MRND. De plus, il ne serait pas favorable à ce que l’archevêque fasse partie du comité central du MRND, car d’après les statuts, l’article 23 dit ‘Le comité central du MRND conçoit et dirige la politique du mouvement’. ‘Faire de la politique’ ne relève ni des prêtres, encore moins de l’évêque. Peut-être y a-t-il eu une certaine confusion… »51

A propos des politiciens de la première République morts en prison, le chanoine Eugène Ernotte posa la question publiquement en 1979 :

« …Parmi et malgré les beaux efforts tentés chez nous, au Rwanda, dans de multiples domaines, il existe des failles qu’il faut, je crois, découvrir pour qu’au plus vite des Responsables s’en préoccupent…Une de ces failles graves dans ses conséquences, est l’ignorance dans laquelle sont laissés des enfants, des épouses, des veuves peut-être, sur le sort actuel des pères et époux condamnés en 1974… »52

A propos de la vie dans les prisons le Père Maurice Belloy écrivit dans la revue Dialogue n°76 de septembre 1979 :

« …A la prison de Kigali faite pour recevoir 600 prisonniers, nous sommes 1300 prévenus sur un total de 2300 prisonniers [...] Au mois d’août 1979, je déclare avoir visité et aidé une trentaine de prisonniers fortement atteints de malnutrition… Je constate que sur 30 présences, plus d’un tiers ont dépassé un an de prévention. Le reste s’étale de 4 à 11 mois. Deux seulement ont été jugés. Trois sont décédés en ce mois… »53

A propos de la jeunesse résultant d’une natalité mal contrôlée, à l’occasion des 75 ans de l’évangélisation du Rwanda en 1975, le clergé nota :

« …Une jeunesse qui constitue la partie la plus nombreuse de la population et à qui, très souvent, l’Église ne dit plus rien [...] Obsédée par le souci du progrès matériel, privée d’une superficie de terre suffisante pour lui assurer un travail continu, bloquée devant le mariage par la dot et le manque de propriété, cette jeunesse ne doit pas être trop fortement calomniée… »54

En 1976, un rapport à l’issue d’une session, « Pour une pastorale du monde rural » le signalait aussi :

« …Le Rwanda dispose d’une vingtaine d’années pour, à la fois, faire face à ses difficultés, faire vivre une population de plus en plus nombreuse sur son territoire, préparer l’avenir en créant des industries qui dégageraient les campagnes de leur surplus de population… »55

L’abbé Joan Casas, aumônier de mouvements de jeunes, lança un cri d’alarme lors du presbyterium de Kigali, le mardi 29 novembre 1977 :

« …La majorité de nos chrétiens sont des jeunes et des jeunes sans perspective d’avenir. Je parle des jeunes non scolarisés. Nous faisons quelque chose pour faire taire la conscience, mais nous ne leur donnons pas la priorité… »56

A propos des réfugiés, en 1979, la Conférence des évêques du Rwanda y fit allusion :

« …Mgr Phocas Nikwigize donne des informations sur la situation des réfugiés venus d’Uganda et regroupés dans le Mutara. Les plus nombreux sont en fait des Rwandais passés en Uganda voici quelques années. Ces derniers ne sont pas considérés comme tels par le Haut-Commissariat, mais ont cependant besoin d’être aidés… »57

Et le saint Père d’ajouter :

« …En premier lieu je pense aux problèmes qui subsistent à la suite des déplacements de population intervenus lors des affrontements douloureux au cours des dernières décennies. Je souhaite de tout cœur que l’on arrive, grâce à un dialogue franc et sincère, à cicatriser les blessures anciennes et à trouver une solution équitable à un problème dont personne n’ignore la complexité… »58

Le journal Kinyamateka fut également mis en contribution pour critiquer le régime, et les journalistes travaillant dans cet organe de presse de l’Église ne furent pas bien vus par celui-ci. Voici comment Ian Linden, après avoir présenté l’abbé Silvio Sindambiwe, victime d’un accident le 7 novembre 1989 décrit la situation :

« …L’abbé avait été responsable du Kinyamateka dans les années 1980-1986. Avec une bonne équipe de journalistes, dont Philibert Ransoni [...], ils avaient enquêté dans plusieurs domaines et avaient montré les compromissions d’un certain nombre de responsables de la chose publique et mis en exergue les maux du moment... En 1988, André Sibomana reprend le flambeau et rendit au bimensuel toute sa crédibilité [...] Il n’eut pas peur d’enquêter dans les domaines les plus délicats et de publier les résultats de ses enquêtes [...] Entre juin et décembre 1989, il publia une série d’articles dénonçant les détournements de biens publics opérés à grande échelle par des responsables du régime… »59

De leur côté, dans leur lettre intitulé « Le Christ, notre Unité » publiée en trois partie : L’Unité (28 février 1990) ; Justice pour tout homme (6 mai 1990) ; La parole de Dieu dans la vie du chrétien (14 août 1990), les évêques du Rwanda invitèrent les habitants du Rwanda à vivre et à promouvoir l’unité par fidélité au Christ. Ils écrivent :

« …Chers chrétiens, vivez dans la charité, respectez-vous les uns et les autres, que personne ne méprise son frère sous prétexte qu’il se croit plus favoriser ou meilleur au contraire accueillons-nous les uns des autres [...] Recherchons partout l’Unité : dans les foyers, les écoles, les différentes familles qui nous rassemblent, dans les associations, au travail et dans la pastorale… »60

Et dans la deuxième partie « Justice pour tout homme... », ils écrivent : « …Que chacun rentre en soi-même, se repente et change de vie. Que chacun vive avec les autres dans l’entraide et la fraternité. Que tous luttent pour l’unité de l’Église et du pays… »61

S’agissant de la justice, les évêques notent que :

« …la justice n’est pas encore bien ancrée dans l’opinion ni très rependue dans la vie. Elle semble même plutôt en régression. C’est pourquoi nous, vos évêques, nous estimons qu’il faut, encore aujourd’hui, rappeler à tous que la foi chrétienne est indissociable de l’exercice de la justice à l’égard de chacun. Nous devons faire régner la justice sans exception de race, de clan, région, religion, etc. L’Église, en la personne de ses pasteurs ne peut se taire, lorsqu’elle se heurte à l’injustice, surtout si ce sont les petits, les pauvres, les faibles et les démunis qui en pâtissent. Pour elle, ‘l’élan pour annoncer l’évangile de la paix’ [...] va de pair avec l’élan pour promouvoir la justice. En effet, assister tout homme sans distinction en défendant les droits fondamentaux et inviolables qu’il tient de Dieu, voilà un aspect de la mission de l’Église, ici sur terre. Cette mission est celle d’éduquer les cœurs, de sorte que le comportement des hommes soit conforme à l’Evangile de Jésus Christ. Alors l’Église devient ‘sel de la terre’ et ‘lumière du monde’ [...] Sans la justice il n’y a pas d’unité, d’entente et de paix viables pour l’humanité… »62

Parlant du problème pénitentiaire, les évêques soulignent que :

« …Les pouvoirs publics professent que le coupable doit être poursuivi et puni sans préjudice des droits fondamentaux de la personne et sans nuire à ses proches. Cependant, nous aimerions attirer l’attention des pouvoirs publics sur un autre aspect du droit : l’observance des procédures ou règles fixant les modalités des procès et l’internement des inculpés. Certains dossiers ne sont pas étudiés avec la célérité souhaitable de sorte que des prévenus, incertains du sort qui les attend, sont détenus arbitrairement, sans explications ; faire trainer ces dossiers est un abus de confiance… »63

Dans la troisième partie, La parole de Dieu dans la vie du chrétien, ils affirment :

« …Pour que, tous, nous soyons des vrais rwandais et de vrais chrétiens, laissons-nous pénétrer par la parole de Dieu dans notre vie ; qu’elle transforme la culture rwandaise pour l’améliore et la conforme à Dieu. L’évangile ne sera incarné que le jour où nous vivrons l’amour fraternel, la solidarité, pour faire parvenir notre pays au plein développement, l’entente parfaite dans la même lutte pour la justice et la paix, sans se préoccuper de nos différences ethniques et régionales… »64

II. 4 Pendant la guerre (1990-Fin 1993)

Cette paix recherchée fut malheureusement ébranlée par l’attaque du FPR, le 1er octobre 1990. Les évêques continuèrent cependant leur mission de sensibiliser les rwandais aux valeurs de la paix, de l’unité, de l’amour fraternel et de la concorde nationale à travers entre autres les lettres pastorales. Depuis octobre 1990 jusque novembre 1993, le Secrétariat général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda a publié 9 lettres65 dans le recueil précité.

Dans leur lettre pastorale du 7 novembre 1990 qu’ils intitulèrent « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu », les évêques écrivent :

« …Comme la véritable réconciliation trouve sa pure origine en Dieu qui est amour…, demandons-lui de nous écarter des écueils qui blessent l’unité des fidèles du Christ : haine et orgueil, préjugés et mépris, hypocrisie et ambiguïtés, paroles et écrits, complicités et compromissions [...] Pour que votre apostolat soit crédible et continue à porter ses fruits, nous vous exhortons à pratiquer de mieux en mieux les grandes vertus de loyauté et d’amour : loyauté et amour envers le pays et l’Église. Soyez constructifs, soyez les artisans de paix et d’union… »66

En mars 1991, les évêques du Rwanda publièrent une autre lettre « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » C’était le message du carême. Ils écrivent :

« …Que ce carême soit pour nous tous l’occasion de nous convertir à l’amour de Dieu et de tous nos frères sans distinction, conversion profonde de sorte qu’ensemble nous soyons le levain d’un Rwanda meilleur et plus fraternel, un Rwanda qui rejette l’esprit de division et développe initiatives et progrès nouveaux [...] Aimons-nous plutôt d’un amour empreint de respect mutuel, reconnaissant chez l’autre tout ce qu’il a de bon. Ainsi nos différences au lieu de saper l’unité, développeront une merveilleuse complémentarité. Nous pourrons ainsi bâtir notre pays dans la paix du Christ… »67

Appel au dialogue. Ils écrivent :

« …Le DIALOGUE s’offre à nous comme une des voies sûres pour l’édification d’un Rwanda nouveau sur les bases solides, propices au développement harmonieux de chaque rwandais. Il faut tous nous y engager avec détermination et loyauté [...] Nous y parviendrons dans la mesure où nous mettrons en honneur les vertus suivantes : vérité, respect, tolérance, écoute et compréhension du point de vue de l’autre, confiance, humilité. Ceci signifie que nous devons nous garder des vices qui font obstacle à un vrai dialogue tels que la haine, mensonge, isolement, intolérance, préjugés, mépris, méfiance, orgueil, exclusion, peur [...] Nous lançons un pressant appel à tout rwandais, quels que soient son ethnie, sa religion, son groupe social : qu’il s’engage résolument sur la voie d’un dialogue constructif dans le cadre des changements socio-politiques en cours, en particulier le multipartisme annoncé et la promotion des mass-médias… »68

Pour la paix

« …Notre pressant appel à l’édification de la paix et de l’unité s’adresse à tous les rwandais et à tout homme de bonne volonté : que l’on soit de telle ethnie ou de telle région, que l’on réside à l’intérieur ou à l’extérieur du pays (y compris les réfugiés rwandais), que l’on soit expatrié (missionnaire, coopérant, ou diplomate…). Nous vous invitons tous à déployer tous vos efforts à construire d’une façon active et loyale un Rwanda nouveau où il fait beau vivre dans une coexistence pacifique et harmonieuse. Il importe donc de mettre en honneur la vérité, le dialogue, la solidarité et le patriotisme constructif. Que cessent les querelles fratricides alimentées par la haine, le mensonge, la division, la rancune, la vengeance et que se taisent les armes de guerre. Tout cela ne fait qu’engendrer deuil, violences et ruines [...] Nous lançons un pressant appel à tous nos frères et sœurs pour qu’ils déposent les armes en vue d’un large dialogue, pour l’avènement d’une paix rapide et durable, condition sine qua non de l’efficacité de toute action sociale, politique, économique et morale… »69

Face au multipartisme

Dans leur lettre pastorale « La vérité fera de vous des hommes libres » du 31 mai 1991, ils écrivent :

« …Ces temps-ci, le Rwanda s’apprête à adopter le système démocratique basé sur le multipartisme. Certains s’en réjouissent, d’autres l’appréhendent [...] Au long des réformes de politique nationale gardez fermes vos cœurs. Si les rwandais n’hésitent pas à manifester la vérité dans la tolérance et le rejet de toute oppression, si chacun est décidé à édifier sa Patrie : cela ne fait pas de doute, tous nous atteindrons le développement souhaité et chacun se félicitera d’œuvrer à l’essor du pays [...] L’Église ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir de l’État au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques. Le Rwanda sera donc en véritable démocratie quand ses enfants jouiront d’une liberté pleine et entière et participeront à la gestion de leur économie, quand ils éliront leurs délégués aux institutions politiques, quand, sans bâillon, ils s’épanouiront dans la liberté de pensée et de parole [...] Le Rwanda de demain a vraiment besoin d’être régi par le droit positif qui garantit la dignité de la personne humaine. En effet la dignité humaine de chaque homme tire son origine de Dieu créateur de tous ; il mérite le respect, une totale liberté et l’égalité absolue avec tous devant la loi. Nous prions les autorités de garantir la justice et de rassembler les énergies des rwandais pour renforcer l’unité et la sécurité. Qu’elles veillent à ce que l’État ne favorise pas un parti ou ne soit l’instrument de tel ou tel parti [...] Rwandais qui adhérerez à de nombreux partis politiques, présentez l’image d’une démocratie d’unité et de paix, soucieuse de la prospérité des rwandais. Soyez tolérants et, tous, solidaires pour le progrès de la Patrie. Que l’unité qui n’admet aucun rejet vous conduise à la fraternité des enfants de Dieu… »70

Dans leur message du Nouvel An 1992 intitulé « La réconciliation avant toute chose », ils écrivaient :

« …Notre message d’aujourd’hui est une invitation pour chacun, où qu’il soit, à renoncer à tout ce qui entretient la guerre ou pousse à la haine et à la discorde. Qu’il œuvre plutôt à la consolidation de la paix et de liens inébranlables entre les hommes. Ainsi parvenus à nous entendre et à coexister sans arrière-pensée, nous réaliserons une plus grande solidarité au service de la Nation… »71

Et les évêques de conclure : « …Encore une fois, nous exhortons les chrétiens à se surpasser comme artisans de paix… Collaborez avec les autres à promouvoir la paix et dépensez-vous pour elle. Evitez d’exploiter les autres et de les dominer. Prenez conscience que la vrai paix est le fruit du pardon mutuel. Montrez en toutes circonstances ‘le zèle à propager l’évangile de la paix…’ »72

Face à la gravité de la situation, les évêques publient la lettre pastorale pour le carême 1992 qu’ils intitulent « Convertissez-vous et croyez à l’évangile »

Ils expriment leurs inquiétudes :

« …Chers chrétiens, plusieurs indices, aujourd’hui, nous révèlent le malaise des Rwandais. L’autorité ne les protège pas comme elle le devrait ; sans répit leur sécurité est menacée ; les partis politiques s’affrontent en un conflit ouvert ; les instances judiciaires ne montrent aucun zèle à rétablir dans leurs droits les personnes lésées ; les médias se préoccupent peu de la vérité. Le Rwanda a un besoin urgent de conciliateurs, que ceux qui l’aiment vraiment se sacrifient pour lui… Certains responsables de partis, en effet se comportent d’une manière nettement antidémocratique. Il est clair que certains favorisent leurs idéologies et leurs intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général du peuple [...] Aux hommes politiques de discerner les vraies valeurs et de se convaincre que le salut du Rwanda, aux prises avec une situation très grave se trouve dans la tolérance et la solidarité. C’est là la condition expresse pour découvrir une solution rapide à l’arrêt des hostilités et à la mise en place d’une politique viable pour la nation [...] Dans tout le pays la suspicion règne en raison des divisions ethniques et régionales. La confiance a disparu chez les gens, au point que certaines communes ont connu des tueries : des hutu et des tutsi se sont battus et des régions se sont dressées les unes contre les autres. Un autre sujet de préoccupation : les manifestations d’écoles secondaires. Leur effet est désastreux : elles blessent les cœurs, alimentent les rancunes et hypothèquent l’éducation de la jeunesse…Des grèves aussi ont éclaté dans des entreprises, des prisons et des communes, là où l’autorité est contesté. Ces manifestations causent des dégâts, sont une perte de temps et ruinent le pays… »73

Les évêques invitent à la conversion :

« …Nous vous convions donc, tous, à une véritable conversion ; que tout homme, en particulier chaque chrétien, déracine en lui égoïsme et la violence répandues aujourd’hui en ce pays. Ces mésententes d’origine ethnique, politique ou régionales sont causées par l’égoïsme et le refus de reconnaître chez les autres leur compétence et leur patriotisme et de leur accorder le droit d’agir comme nous selon ces mêmes idéaux [...] La période de transition que nous vivons tend à abandonner le monopartisme pour arriver au multipartisme. Il faut réussir ce passage, changer nos mentalités et surtout nos cœurs. Nous devons accepter de vivre avec tous : ceux qui ne partagent pas nos opinions politiques comme ceux qui viennent d’une autre ethnie au d’une autre région. Nous vous exhortons avec insistance au pardon et à la réconciliation. Si nous devenons des hommes nouveaux, le Rwanda de demain sera lui aussi nouveau… »74

A l’occasion du 75e anniversaire du sacerdoce au Rwanda, les évêques ont publié une lettre pastorale intitulée « Le prêtre, témoin du christ au Rwanda aujourd’hui », ils répondirent à la question : De quel prêtre avons-nous besoin aujourd’hui ?

« …Si le prêtre est le médiateur entre Dieu et les hommes, et par conséquent médiateur des hommes entre eux, aujourd’hui et demain au Rwanda, il doit savoir que sa tâche principale, dans son enseignement et son comportement, est de réconcilier les rwandais, leur faisant comprendre qu’ils sont tous frères. Le prêtre est l’apôtre du Christ. Il est berger que rassemble son troupeau dans un unique bercail et l’abreuve aux sources d’eau vive. Ainsi, ses brebis se rassemblent autour de lui, l’aiment et lui font confiance [...] Le prêtre n’appartient à aucune ethnie, ni région. Il n’adhère à aucun parti politique. Il est l’homme de tous. Bref, le prêtre dont les rwandais ont besoin est celui qui les aime sans distinction et les aide à rencontrer Dieu. C’est lui qui se donne à eux tout entier dans son ministère pastoral, les instruisant par ses enseignements, soucieux de les aider à trouver des solutions aux problèmes épineux de leur vie. Pour y arriver, le prêtre d’aujourd’hui et de demain doit être un vrai homme de Dieu. Ouvert et suffisamment lucide, il sera le guide irréprochable de ceux qui lui sont confiés. Le prêtre de notre temps doit oser dire la vérité, dénoncer l’injustice partout où elle se manifeste et s’engager ouvertement à défendre toute pratique et action conforme à l’Evangile, surtout celle en rapport avec le respect et la défense des droits de l’homme. Dans sa vie et son comportement, il sera témoin de la vérité qu’il enseigne. Ainsi s’accomplira sa mission prophétique pour le peuple de Dieu et pour toute la nation… »75

A six mois avant que trois de ses évêques ne soient assassinés76, ils se sont encore adressés aux Rwandais. C’était à l’occasion de l’avent 1993 et ils intitulèrent leur lettre pastorale « Voie de paix : Vérité, Justice, Charité ». Les évêques montrèrent leur engagement pour la paix en rendant hommage à tous les acteurs (y compris le Front Patriotique Rwandais -FPR-, actuellement au pouvoir à Kigali, représenté à l’époque par le Colonel Alexis Kanyarengwe) qui avaient contribué à l’aboutissement des Accords de Paix d’Arusha :

« …Rendons également hommage à tous les artisans de ces Accords d’Arusha, en particulier aux représentants du Gouvernement rwandais et à la direction du FPR-Inkotanyi, sans oublier les délégués des pays amis. Ils se sont dépensés jour et nuit avec abnégation, quitte à négliger les leurs et leurs propres affaires. Ils ont fait preuve de modestie et d’ouverture d’esprit pour lever toutes les barrières sur la voie du compromis… »77

Les évêques rappellent que la vérité, la justice et la charité sont des préalables incontournables pour tout homme épris de paix. Comme obstacles à la paix, les évêques citent :

« …l’égoïsme effréné qui produit boulimie et spéculation, la soif du pouvoir et le mépris des droits de l’homme, l’orgueil et le dédain le mensonge et la tricherie, les haines intestines avec leur cortège de violences et de meurtres. Un cœur coutumier de tels débordements n’est ni pacifié ni pacifique et pas davantage diffuseur de la vérité [...] Là où la vérité fait défaut, ni la paix, ni le progrès ni la justice ne règnent… »78

Note d’espoir

« …Nous espérons que le Rwanda notre pays, sortira de l’impasse actuelle et retrouvera ainsi la paix. Là où se trouvent la foi, la bonne volonté et le désir de bien agir, tout est possible. Le Rwanda ne recouvrira la paix que si tous les rwandais nous le désirons et acceptons de nous sacrifier et de maintenir une fervente prière pour elle. L’exigence de convertir notre cœur, nos mentalités et nos comportements persiste [...] Chacun doit extirper de lui-même son égoïsme effréné et ce désir de s’emparer de tout ce qui est possible. Nos relations sont à revoir, surtout en corrigeant les erreurs du passé. Les Accords de paix sont pour tous, en particulier pour les chrétiens le début d’un nouveau type de relations empreintes de respect, de tolérance et de pardon… »79

II. 5 Halte sur les faits relevés

Les exemples de faits ci-haut relevés couvrent une période de plus de 30 ans et peuvent renseigner sur les rapports qui ont caractérisés l’Église catholique au Rwanda et les différents gouvernements tels qu’ils s’y sont succédés et par ricochet sur ce qu’elle a fait durant cette période. Lesdits faits permettent également de mesurer l’ampleur du décalage entre ce qui s’est réellement passé et ce qui est raconté par certains à propos de cette Église. On entend dire qu’elle n’a rien fait, qu’elle a prêché la division et la haine, qu’elle a été complice des génocidaires, qu’elle a été inféodée à l’État…

A la lumière des faits relevés, on peut dire que de telles affirmations sont des contrevérités ne relevant que d’une méconnaissance consciente ou inconsciente des faits. Il s’agit d’une culpabilisation à outrance dont le but inavoué est de terroriser un témoin gênant afin de le faire taire. D’aucuns voient aussi dans une telle culpabilisation, non seulement une façon de se venger sur cette institution eu égard au rôle qu’elle a joué dans la chute de la monarchie en 1959 mais aussi une manière de camoufler les crimes dont cette institution a été victime.

En effet, l’Église catholique au Rwanda a été étêtée avec l’assassinat de ses quatre évêques dont l’archevêque Mgr Vincent Nsengiyumva ; des centaines de religieux et de religieuses (rwandais ou expatriés) et de séminaristes ont été assassinés ; également des chrétiens furent massacrés par milliers… Ce qui frappe et parait aussi injuste c’est que personne (même l’épiscopat actuel du Rwanda) n’a levé le doigt pour demander à ce que les auteurs de ces crimes demandent aussi pardon à l’Église comme si c’était légitime d’assassiner quatre évêques ! Et pourtant, comme les faits relevés plus haut le montrent, les évêques assassinés étaient parmi ceux qui n’avaient cessé de prêcher la paix, l’unité, la charité et la réconciliation entre les Rwandais. Ils n’ont pas été compris ; ils se sont heurtés à des interlocuteurs sceptiques et cyniques déterminés à commettre le mal.

Au cours de son histoire, l’Église catholique a eu des membres dont des idées et/ou des écrits ont contribué à « ethniciser » voire « racialiser » les populations rwandaises. Ces idées se retrouvent entres autres dans « Un pays et trois races » paru dans la revue Grands Lacs, 51ème Année, n° 5-6, (1935) de Mgr Léon Classe ; « Inganji Kalinga, Kabgayi, 1943 » de l’abbé Alexis Kagame ; « Ruanda » du Chanoine Louis de Lacger, « Un royaume hamite au centre de l’Afrique » d’Albert Pages ; etc. Il faut également souligner qu’à certains moments de l’histoire du Rwanda certains chrétiens se sont écartés des valeurs de l’Évangile pour commettre des actes qui ont porté atteinte à la dignité de la personne humaine. C’est regrettable ! Cependant, aucune de ces idées et/ou de ces actes ne s’est accomplie au nom de l’Église. Maintenant que l’épiscopat actuel rwandais a demandé pardon en regrettant « que des membres de l’Église aient violé leurs vœux d’allégeance aux commandements de Dieu », le rétablissement des relations de confiance entre les institutions Église catholique et État au Rwanda viendra de la reconnaissance du martyre subi par cette Église ; cette reconnaissance exigera à ceux qui l’ont martyrisée à lui demander aussi un jour pardon.

Conclusion

Pendant la période de 1960 à 1993 considérée ici, l’église catholique au Rwanda a fait entendre sa voix par sa hiérarchie et ses organes de presse. Les faits relevés ici montrent qu’elle est intervenue dans plusieurs domaines, soit en prenant position soit en donnant des conseils à suivre pour être un bon chrétien et/ou citoyen œuvrant pour le développement spirituel et socio-politique de son pays. Pendant la guerre, la hiérarchie de l’Église catholique est revenue sur les valeurs humaines : la paix, l’unité, la justice, la charité, le respect mutuel, le dialogue, la réconciliation… ; elle n’a pas été comprise ; la guerre ne s’est pas arrêtée, elle a continué et a culminé au génocide. Un tel drame ignominieux, au lieu de servir de leçon en vue de revigorer lesdites valeurs, c’est l’inverse qui s’est produite. L’autoritarisme, l’injustice, le mépris de l’autre renaissent dans le pays et prennent même des allures inquiétantes. Les spoliations de biens d’autrui, les arrestations arbitraires et disparitions d’opposants… deviennent monnaie courante.

Décrivant la situation actuelle en la matière, l’ambassadeur de la Grande Bretagne à Kigali, Monsieur William Gelling a dit : « C’est inquiétant de voir que des figures de l’opposition sont ciblées. Je suis préoccupé par les arrestations et les problèmes judiciaires de ces dernières semaines… »80 Ces arrestations qui se font sur base de fausses accusations affadissent la réconciliation nationale et interpellent toutes les personnalités de bonne volonté et épris de paix, de justice et de vérité, y compris l’épiscopat actuel du Rwanda qui, malheureusement, reste muet. Intervenir pour défendre la justice et la vérité n’a rien de contradictoire avec l’Évangile, c’est dans tous les cas, pour un religieux ou une religieuse, être plus témoin transparent du Christ et de son Évangile que faire la propagande d’un programme d’un parti et/ou d’une famille politique81. N’est-il pas plus bénéfique de prévenir des conflits en amont en dénonçant à temps ce qui peut les provoquer et en mettant en avant la justice et la vérité? Dans ses prises de position l’épiscopat d’hier l’a bien dit :

« ...Hors de la vérité il n’y a ni paix, ni progrès ni justice possibles. De plus, tout homme a droit à être instruit de la vérité. Quand il la connait, il est invité à la suivre [...] Avouez donc que la vérité est une valeur précieuse pour la vie en société. Que chacun s’y attache fortement, alors nous connaitrons le meilleur chemin vers l’unité, la paix et le développement. L’ami de la vérité ne supporte pas les procédés malhonnêtes, il ne reste pas muet ni ne ferme les yeux devant l’injustice un peu partout présente dans les collectivités. Il dit bien haut ce qu’il réprouve au-dedans de lui. Se taire devant le mal, devant l’injustice, c’est se faire complice de l’oppresseur… »82



Octobre 2017

Dr. Phil. Innocent Nsengimana





Table de matières

Introduction ………………………………………………………………………1

I. A l’aube de la pénétration des missionnaires « Pères Blancs »
sur le territoire rwandais……………………………………………………………………2
I.1 Le territoire rwandais, point de mire des missionnaires………………………………..4
I. 2 Les missionnaires en marche vers le Rwanda…………………………………………..5
I. 3 Les derniers préparatifs à la Station de Katoke……………………………..………….7

II. Quelques faits marquants les rapports entre l’Église et les autorités politiques
du Rwanda indépendant …………………………………………………………………….....8
II.1 Bref historique de l’épiscopat catholique du Rwanda dès le début du XXe siècle
jusqu’en 1968………………………………………………………………………………….8
II. 2 Quelques faits marquants les rapports entre l’Église et les autorités politiques
sous la première République…………………………………………………………………. 9
II. 3 Sous la deuxième République…………………………………………………………...12
II. 3. 1 Bref historique de l’épiscopat catholique du Rwanda dès 1973 jusqu’en 1992……..12
II. 3. 2 Quelques faits marquants les rapports entre l’Église et les autorités
politiques sous la deuxième République ……………………………………..………………12
II. 4 Pendant la guerre (1990-Fin 1993) …………………………………………………..…16
II. 5 Halte sur les faits relevés ……………………………………………...………………..21

Conclusion………………………………………………………………………….22
Bibliographie……………………………………………………………………….25
Annexes……………………………………………………………………………..26



Bibliographie

Archives

Lettre du P. ASTRUC du 21 avril 1900, publiée dans Chronique des Pères Blancs, octobre 1900
Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 7 mai 1896 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 30 novembre 1897 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 3 août 1898 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 19 novembre 1899 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 23 novembre 1899 en route vers Uswi à son Supérieur Général (Archives des Pères Blancs à Rome.)


Ouvrages & Articles

ANONYME, Monseigneur Hirth, ancien Vicaire apostolique du Nyanza, in: Bulletin des Missions d’Afrique des Pères Blancs, XLVIIe Année, 1931.
Mgr L. CLASSE,  Un pays et trois races », in : Grands Lacs, 51ème Année, n° 5-6, 1935.
R. CORNEVIN, Histoire de l’Afrique II. Paris, 1978.
R. HEREMANS et E. NTEZIMANA, Journal de la mission de Save 1899-1905, Editions Universitaires du Rwanda, Ruhengeri, 1987.
Abbé A. KAGAME, Inganji Kalinga, Kabgayi, 1943. 
L. de LACGER, Rwanda II, Namur, 1939.
I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990). Kharthala, 1999.
Père S. MINNAERT, Save-1900. Fondation de la première communauté chrétienne au Rwanda. Edité par les Missionnaires d’Afrique. s.l.n.d.
I. NSENGIMANA, Le Rwanda et le pouvoir européen. Quelles mutations ? (1894-1952). Editions Peter Lang, 2003.
A. PAGES,  Un royaume hamite au centre de l’Afrique, Institut Royal colonial Belge, Bruxelles, 1933.
Mgr A. PERRAUDIN, Un évêque au Rwanda. Témoignage. Editions Saint-Augustin, 2003.
F. RENAULT, Lavigerie, l’esclavage africain et l’Europe 1862-1892. Tome I: Afrique centrale, Paris, 1971, p. 172.
Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages de la conférence des évêques catholiques du Rwanda publiés pendant la période de guerre (1990-1994), Kigali, 1995.


Sitographie




Annexes

Carte I83






















Carte II84
Localisation des royaumes interlacustres en Afrique de l’Est ainsi que des voies de pénétration des premiers européens
























Dernière page du message des évêques catholiques du Rwanda à l’occasion du Nouvel An 199285



1 I. NSENGIMANA, Le Rwanda et le pouvoir européen. Quelles mutations ? Editions Peter Lang, 2003, pp. 229-311
4 -I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990). Karthala, 1999.
-Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages de la conférence des évêques catholiques du Rwanda publiés pendant la période de guerre (1990-1994), Kigali, 1995
5 R. HEREMANS et E. NTEZIMANA, Journal de la mission de Save 1899-1905, Editions Universitaires du Rwanda, Ruhengeri, 1987, p. 6.
6 Ibidem.
7 F. RENAULT, Lavigerie, l’esclavage africain et l’Europe 1862-1892. Tome I: Afrique centrale, Paris, 1971, p. 172.
8 Idem, pp. 172 et 184.
9 Idem, pp. 172-212. Les stations de Rubaga et Rumonge se situent respectivement dans les Etats actuels de l’Uganda et du Burundi, celles de Tabora et Bukumbi en Tanzanie, tandis que celles de Masanze et Kibanga se trouvent en République Démocratique du Congo
10 F. RENAULT, Lavigerie, l’esclavage africain…, op. cit., p. 172.
11 Ibidem.
12 ANONYME, « Monseigneur Hirth, ancien Vicaire apostolique du Nyanza », in: Bulletin des Missions d’Afrique des Pères Blancs, XLVIIe Année, (1931), p. 123.
13 «Mgr Livinhac, lorsqu’il fut rappelé en Europe par le cardinal Lavigerie arrivé au terme de sa carrière, aux fins de prendre sa place à la direction générale de la société, reçut mandat de sacrer avant son départ le P. Hirth, désigné pour lui succéder. C’était le 25 mai 1890: la cérémonie eut lieu dans l’humble chapelle de Kamoga en territoire allemand.» (L. de LACGER, Rwanda II, p. 43.)
14 Ce sont les victimes de ces massacres qui sont entrés dans l’histoire sous l’appellation de « Martyrs de l’Ouganda ».
15 Certains de ces exilés ougandais sont restés fidèles aux Missionnaires « Pères Blancs » et les ont accompagnés et aidés dans leurs missions. C’est le cas d’Abdoni Sebakati. Ougandais d’origine et qui aida les Peres blancs à fonder et à évangéliser Save. Installé à Kinyamakara, il y eut un fils qui fut ordonné prêtre, Abbé E Bigumirabagabo. Il est mort en 1968. (Pour son témoignage, voir Père S. MINNAERT, Save-1900. Fondation de la première communauté chrétienne au Rwanda. Edité par les Missionnaires d’Afrique. s.l.n.d., pp. 25-30)
16 Père S. MINNAERT, Save-1900…, op.cit., p. 19
17 Ibidem, p.123.
18 R. HEREMANS et E. NTEZIMANA, Journal de la mission de Save 1899-1905…, op. cit., p. 7.
19 Lettre de Mgr J. J. HIRTH à son Supérieur Général du 1er février 1891, citée par R. HEREMANS et E. NTEZIMANA, Journal de la mission de Save 1899-1905…, op. cit., pp.7-8.
20 Uswi est l’un des royaumes qui composaient le territoire Haya, au Sud-ouest du lac Victoria, en actuelle République Unie de Tanzanie. (Voir carte n° II.)
21 Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 30 novembre 1897 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
22 Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 3 août 1898 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
23 Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 19 novembre 1899 à son Supérieur Général. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
24 Idem (Archives des Pères Blancs à Rome.)
25 Ici le mot «ministres» désigne «pasteurs protestants».
26 Lettre de Mgr J. J. HIRTH du 23 novembre 1899 en route vers Uswi à son Supérieur Général (Archives des Pères Blancs à Rome.)
27 Voir dans les Annexes, carte I.
28 L. de LACGER, Ruanda II, p. 45.
29 Voir la localité sur la carte n° II.
30 L. de LACGER, Ruanda II, p. 45.
31 Ibidem, p. 45.
32 Extrait du Diaire de la station de Katoke. (Archives des Pères Blancs à Rome.)
33 «Ich habe auch versucht, Verbindungen mit den Nachbarsgebieten von Usui anzuknüpfen; in Usa-mbiro haben unsere Katechisten bereits begonnen an die 30 Junge Katechmenen zu unterrichten; dies Land scheint ganz reif zu sein, das Samenkorn des Glaubens aufzunehmen. Zweimal schickte ich auch Abgesandte an den König von Ruanda; meine Leute wurden in diesem bevölkerten und gesunden Berglande gut aufgenommen, und der König schickte seinerseits zwanzig seiner Leute, um den ehrenden Besuch zu erwidern. Ich erwarte mir Großes von diesen guten Beziehungen zu Ruanda; wenn uns nur der liebe Gott bald eine Schar feuriger Apostel schicken würde, um in dies dichtbevölkerte Land die frohe Botschaft des Heiles zu tragen!» (Lettre du Père B. Brard, in: Afrika-Bote, V. Jahrgang, (1899), Heft 1, p. 103.)
34 Pour les raisons de ce détour, voir I. NSENGIMANA, Le Rwanda et le pouvoir européen…, op. cit., pp. 237-239.
35 Chronique des Pères Blancs, juillet 1900, p.395.
36 Lettre du P. ASTRUC du 21 avril 1900, publiée dans Chronique des Pères Blancs, octobre 1900, p. 549.
37 L. de LACGER, Ruanda II, p. 46.
38 Pour ces localités (Bukumbi, Kashoza…), voir dans les Annexes, carte I.
39 Ledit Vicariat s’étendait sur les anciennes préfectures de de Gisenyi, de Kibuye et une partie de Ruhengeri. Le reste du territoire rwandais faisait partie du Vicariat apostolique de Kabgayi.
40 1er Evêque nommé par le Pape Jean XXIII 20 décembre 1960 fut Bernard Manyurane décédé avant son ordination.
41 Mgr André PERRAUDIN, Un évêque au Rwanda. Témoignage. Editions Saint-Augustin, 2003, p. 396.
42 I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda …, op. cit., p. 361.
43 Mgr André PERRAUDIN, Un évêque au Rwanda…,op. cit., p. 396.
44 Idem, p. 397.
45 Idem, p. 397-398.
46 I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda …, op. cit., pp. 369-370.
47 A cette époque, les évêques du Rwanda sont : Phocas Nikwigize de Ruhengeri, Aloys Bigirumwami de Nyundo, Joseph Sibomana de Kibungo, Jean Baptiste Gahamanyi de Butare.
48 I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda …,op. cit., pp. 373-374.
49 I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda …, op. cit., pp. 376-378. 
50 Idem, p. 378.
51 Idem, p. 379.
52 Idem, pp. 380-381.
53 Idem, p. 381.
54 Idem, p. 393.
55 Ibidem.
56 Idem, p. 394.
57 Idem, p. 397.
58 Idem, p. 398.
59 Idem, p. 399-400.
60 Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages…, op. cit., p. 33.
61 Idem, p. 37.
62 Idem, pp. 38-39.
63 Idem, p. 44.
64 Idem, p. 115.
65 Toutes ces lettres pastorales sont signées par les huit évêques de la Conférence des évêques catholiques du Rwanda de l’époque, à savoir : Mgr Vincent Nsegiyumva, archevêque de Kigali, Mgr Joseph Sibomana, évêque de Kibungo, Mgr Phocas Nikwigize, évêque de Ruhengeri, Mgr Jean Baptiste Gahamanyi, évêque de Butare, Mgr Wenceslas Kalibushi, évêque de Nyundo, Mgr Joseph Ruzindana, évêque de Byumba, Mgr Thaddée Ntihinyuzwa, évêque de Cyangugu et Mgr Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi. Pour les signatures de ces évêques, voir dans les Annexes la dernière page du message des évêques catholiques du Rwanda à l’occasion du Nouvel An 1992.
66 Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages…, op. cit., p. 130.
67 Idem, pp. 136 -137.
68 Idem, p.139.
69 Idem, pp. 146-147.
70 Idem, p. 153 et 157 et pp. 166-167.
71 Idem, p. 197.
72 Idem, p. 211.
73 Idem, p. 218-219.
74 Idem, p. 228-229.
75 Idem, pp.241-242. 
76 Les trois évêques assassinés sont Mgr Vincent Nsengiyumva, Mgr Joseph Ruzindana et Mgr Thaddée Nsengiyumva. C’était le 05 juin 1994 à Gakurazo, dans l’ancienne préfecture de Gitarama.
77 Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages…, op. cit., p. 269.
78 Idem, p. 270.
79 Idem, p. 280.
81 Voir dans les Annexes la lettre de Mgr Smaragde Mbonyintege, évêque de Kabgayi où il donne des directives à suivre pour alimenter le « Fonds de Développement Agaciro » (Agaciro Development Funds), un programme étatique visant à soutirer de l’argent à la population pour sa participation à l’effort de développement. La lettre est écrite en Kinyarwanda. Pour ne pas altérer son originalité, elle est présentée ici sans la traduire.
82 Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages…, op. cit., pp. 48-49.
83 Père S. MINNAERT, Save-1900…, op. cit., p.88.
84 R. CORNEVIN, Histoire de l’Afrique II. Paris, 1978.

85 Secrétariat Général de la Conférence des Evêques Catholiques du Rwanda, Recueil des lettres et messages de la conférence des évêques…, op. cit., p. 212.

mercredi 27 septembre 2017

RWANDA/ La conférence "Rwanda aujourd'hui" à Paris 21/09/2017


La  conférence "Rwanda aujourd'hui"

Organisée par la Fondation Jean Jaurès, Paris 21/09/2017.
Intervenants:  Messieurs Serge DUPUIS et Filip REYNTJENS


Pour avoir assisté à la  conférence "Rwanda aujourd'hui", je puis affirmer que j'ai été très impressionné par la prestation des deux conférenciers.

Messieurs  Serge DUPUIS et Filip REYNTJENS n'ont pas mâché les mots pour montrer, preuves à l'appui,  comment le régime du FPR , sous l'apparence d'un pouvoir libérateur, est, depuis 23 ans, néfaste pour le peuple rwandais et pour la région des Grands Lacs. 

Soulignons et saluons le courage et la sagesse de ces intellectuels qui, contre vents et marais, ont décidé de s'opposer publiquement à un système,  celui construit par le régime actuel de Kigali. Un régime  sans amour pour le peuple mais aidé et soutenu par des "fanatiques", comme Monsieur Jean François DUPAQUIER vu dans la conférence,  aveuglés par  des intérêts, on ne sait lesquels. Cette époque là est sans aucun doute révolue, celle dominée sans partage par des "spécialistes" et par une littérature  tout azimut véhiculant des contre-vérités sur un pays malmené et maltraité, le Rwanda.

La Marche du Peuple

Écoutons




mercredi 6 septembre 2017

FDU-INKINGI/ COMMUNIQUE DE PRESSE/ LA POLICE A ASSIÉGÉ LES BUREAUX DES FDU-INKINGI A KIGALI ET FAIT LA FOUILLE SYSTÉMATIQUE CHEZ MR GRATIEN NSABIYAREMYE






COMMUNIQUE DE PRESSE

LA POLICE A ASSIEGE LES BUREAUX DES FDU-INKINGI A KIGALI ET FAIT LA FOUILLE SYSTEMATIQUE CHEZ MR GRATIEN NSABIYAREMYE


De sources dignes de foi, nous venons d’apprendre que la police a pris d’assaut le siège des FDU-Inkingi à Kigali et a menotté tous responsables des FDU présents :
  1. Boniface Twagirimana : Premier Vice-Président ;
  2. Fabien Twagirayezu responsable de la mobilisation ;
  3. Léonille Gasengayire : Trésorière adjointe ;
  4. Alphonse : Employé ;
  5. Julien : Gardien.

Ils sont actuellement sous un intense interrogatoire.

En même temps des fouilles systématiques ont été faites chez Mr Nsabiyaremye Gratien Commissaire-adjoint des FDU. Il a été arrêté à l’école ou il enseignait à Rutsiro et serait en train d’être transféré à Kigali.

Cette vague d’arrestation vient après celle de la famille Diane Rwigara et vise à faire taire complétement les voix dissonantes de l’opposition démocratiques au Rwanda.

Les FDU-Inkingi s’opposeront à toute sorte d’intimidation qui vise à l’empêcher à dénoncer les dérives totalitaires de la dictature du FPR.

Les FDU-Inkingi appellent les sponsors du gouvernement du général Kagame de cesser de se rendre complice de l’oppression du peuple rwandais et des violations persistantes des droits de l’homme.

Les FDU-Inkingi demandent aux grands bailleurs de fonds du dictateur Kagame dont notamment la Grande Bretagne, les Pays-Bas, les Etats-Unis d’Amérique et la Belgique de mettre tout leur poids sur Kagame pour l'exiger à libérer les membres de l’opposition démocratique sans condition.

Fait à Londres le 6 Septembre 2017

Justin Bahunga
Commissaire aux relations extérieures et porte-parole des FDU-Inkingi



PRESS RELEASE
THE FDU-INKINGI OFFICES IN KIGALI ARE UNDER SIEGE AND THE HOUSE MR GRATIEN NSABIYAREMYE UNDER SYSTEMATIC SEARCH.

We have just learnt from reliable sources, that the police raided the FDU-Inkingi headquarters in Kigali and handcuffed all those who were present including:
  1. Boniface Twagirimana: First Vice-President;
  2. Fabien Twagirayezu responsible for mobilization;
  3. Gasengayire Léonille: Assistant Treasurer;
  4. Alphonse: Employee;
  5. Julien: security guard.
They are currently under intense interrogation.
At the same time, systematic searches have been carried out at the house of Mr. Nsabiyaremye Gratien Assistant Commissioner of FDU-Inkingi. He has been arrested at the school where he is teaching at Rutsiro and is being brought to the capital Kigali.
This wave of arrest comes after that of the Diane Rwigara family and seeks to completely silence the dissenting voices of the democratic opposition in Rwanda.
FDU-Inkingi will oppose any kind of intimidation aimed at preventing the party from denouncing the excesses of the RPF totalitarian regime.
FDU-Inkingi call on the sponsors of General Kagame's government to cease making themselves an accomplice in the oppression of the Rwandan people and persistent violations of human rights.
FDU-Inkingi is calling on the major donors of the dictatorial regime of President Kagame, including the United States of America, the United Kingdom, the Netherlands, and Belgium to put their full weight on Kagame to demand the unconditional release the members of the democratic opposition.
Done in London
September 6, 2017
Justin Bahunga
Commissioner for External Relations and spokesman for the FDU-Inkingi






lundi 3 juillet 2017

Rwanda : M. de Saint-Exupéry accuse t-il la France afin de protéger le général Kagamé ?


Source: Le Blog officiel de Bernard LUGAN


Rwanda : M. de Saint-Exupéry accuse t-il la France afin de protéger le général Kagamé ?

Communiqué de Bernard Lugan[1]

Fidèle caisse de résonance du régime de Kigali, la presse française donne actuellement une énorme publicité à un insignifiant article de M. Patrick de Saint-Exupéry dans lequel, sans la moindre preuve, sans la publication du moindre document nouveau, et uniquement sur la base de sous-entendus orientés, il accuse la France d’avoir voulu « réarmer » les génocidaires rwandais durant l’été 1994. 
Plus encore, voilà maintenant la BNP qui est désormais soupçonnée d’être partie prenante dans cette rocambolesque affaire. 
L’explication d’une telle campagne orchestrée depuis le Rwanda est pourtant limpide: l’étau se refermant peu à peu sur le régime Kagamé, dans le cadre de l’enquête sur l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, ses amis français sont actuellement à la manœuvre afin d’intimider Emmanuel Macron, comme ils avaient si bien réussi à le faire avec Nicolas Sarkozy et François Hollande. A une différence près : depuis quelques mois, les éléments qui s’accumulent sur le bureau des magistrats français et qui mettent directement en cause le régime de Kigali dans le déroulé des évènements de l’année 1994 sont tels qu’il est désormais impossible d’étouffer l’affaire…

Deux points sont établis :

1) L’attentat du 6 avril 1994 qui provoqua la mort du président hutu Habyarimana fut le déclencheur du génocide. 

2) La thèse du régime de Kigali, à savoir celle du génocide « programmé » et « planifié » par les « extrémistes » hutu, a volé en éclats devant le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda). Ce tribunal créé par le Conseil de sécurité de l’ONU et siégeant à Arusha de 1995 à 2016, a en effet, dans ses jugements concernant les « principaux responsables du génocide » -dont celui du colonel Bagosora présenté comme l’architecte du génocide-, que ce soit en première instance ou en appel, clairement établi qu’il n’y avait pas eu « entente » pour le commettre[2]. Si ce génocide n’était pas programmé, c’est donc qu’il fut spontané, et ce qui le provoqua fut l’assassinat du président Habyarimana. 

Voilà pourquoi la question de savoir qui a ourdi cet attentat est primordiale. Or, il n’y a jamais eu d’enquête internationale menée sur ce crime qui coûta la vie à deux présidents en exercice élus, celui du Rwanda et celui du Burundi, qui avaient pris place dans le même avion. 

Par les énormes pressions qu’ils exercèrent sur le Conseil de sécurité de l’ONU, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, alliés indéfectibles du régime de Kigali, réussirent en effet à interdire au TPIR de mener cette enquête. 

Au mois de janvier 1997, Madame Louise Arbour, Procureur du TPIR de septembre 1996 à septembre 1999, ordonna ainsi à Michael Hourigan de cesser ses investigations. Ce fonctionnaire de l’ONU avait pourtant été personnellement chargé par elle, d’identifier les commanditaires et les auteurs de l’attentat du 6 avril 1994. Madame Arbour voulait alors étayer l’acte d’accusation rachitique qu’elle était occupée à dresser contre les anciens dirigeants du régime Habyarimana, en montrant que cet attentat avait été commis par des « extrémistes hutu », et qu’en le commettant, ces derniers avaient donné le signal du génocide qu’ils avaient programmé.
Or, sur place, à Kigali, menant son enquête, Michael Hourigan découvrit tout au contraire que les auteurs de l’attentat n’étaient pas des « Hutu extrémistes », mais des Tutsi du FPR… et il obtint même les noms de ceux qui, selon lui, auraient abattu l’avion du président Habyarimana. Il rédigea un rapport qu’il remit personnellement à Madame Arbour qui le somma alors de mettre un terme à ses recherches, exigeant la confidentialité absolue sur ses découvertes. Le contrat de Michael Hourigan avec l’ONU ne fut pas renouvelé. 

Saisie par les familles de l’équipage français de l’avion présidentiel abattu, la justice française s’est ensuite risquée sur cette affaire qui fut confiée au juge Bruguière. Bien que le TPIR ait refusé de le lui communiquer, et cela au prétexte qu’il n’existait pas ( !!!), le juge Bruguière obtint malgré tout une copie du « Rapport Hourigan ». Puis, devant le juge, Michael Hourigan authentifia son texte dont il confirma la teneur. Poussant plus loin ses investigations, le juge Bruguière interrogea le capitaine sénégalais Amadou Deme, adjoint de Michael Hourigan et ancien numéro 2 du renseignement de l’ONU au Rwanda. Cet officier lui confirma à la fois les résultats de l’enquête à laquelle il avait personnellement participé, et l’insolite changement d’attitude de madame Arbour à partir du moment où le FPR fut suspecté d’avoir assassiné le président Habyarimana.
Le 16 novembre 2006, au terme de son enquête, le juge Bruguière accusa à son tour le général Kagamé et il lança neuf mandats d’arrêt contre des membres importants de son premier cercle. Après le départ à la retraite de ce magistrat, l’enquête fut reprise par le juge Trévidic, puis par les juges Herbaut et Poux.

Au mois de juillet 2013 puis en janvier 2014, le juge Trévidic interrogea Jean-Marie Micombero, ancien secrétaire général au ministère rwandais de la Défense et qui, le 6 avril 1994, était affecté à une section chargée du renseignement dépendant directement de Paul Kagamé. Le témoin lui confirma les noms des deux membres de l'armée de Paul Kagamé qui, le 6 avril 1994, auraient tiré les deux missiles qui abattirent l’avion présidentiel. Il livra également au juge nombre de détails sur les préparatifs et sur le déroulement de l’attentat[3]. Ces déclarations recoupaient en les confirmant celles recueillies en leur temps par le juge Bruguière auprès d’autres témoins.

La contre-attaque du général Kagamé se fit à travers ses puissants réseaux d’influence français et par le biais d’une presse qui ne cessa jamais de lui servir de porte-voix, notamment LibérationLe Monde et Le Figaro.
Appuyé sur les uns et sur les autres, il tenta de répétitives manœuvres dilatoires destinées à discréditer le travail du juge Bruguière. Mais, au moment où, de guerre lasse, le juge Trévidic s’apprêtait à clôturer son instruction, trois témoins de la plus haute importance se manifestèrent.

Il s’agissait du général Faustin Kayumba Nyamwaza, ancien chef d’état-major de l’APR (Armée patriotique rwandaise, l’armée tutsi), à l’époque responsable du renseignement militaire, du colonel Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements du Rwanda, tous deux réfugiés en Afrique du Sud d’où ils accusaient de la façon la plus claire le président Kagamé d’être le responsable de l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie au président hutu Habyarimana, et d’Emile Gafarita qui prétendait être l'un des trois membres du FPR qui transportèrent depuis l'Ouganda jusqu'à Kigali les missiles qui abattirent l'avion du président Habyarimana.

Au mois de juin 2010, le général Kayumba survécut par miracle à une tentative d’assassinat dont les auteurs, des Rwandais, furent arrêtés et jugés en Afrique du Sud. Le colonel Patrick Karegeya fut étranglé le 31 décembre 2013 dans sa chambre d’hôtel de Johannesburg.
Emile Gafarita fut quant à lui enlevé à Nairobi le 13 novembre 2014 à la veille de son départ pour la France où il devait être interrogé par le juge Trévidic. Dans la procédure de réouverture d'instruction qui était alors en cours, la teneur de ce que le témoin-acteur allait dire aux juges était accessible à la Défense. Cette dernière informa ses clients de l’existence d’Emile Gafirita et de son prochain témoignage. Avocat de l’Etat rwandais (Afrikarabia, 19 octobre 2016) et de 6 des 7 mis en examen, M° Léon-Lef Forster, dans un entretien avec la journaliste canadienne Judi Rever[4] l’a reconnu:« J’ai informé les mis en examen, un avocat a l’obligation d’indiquer à ses clients où en est la procédure…il est parfaitement légitime que les clients soient informés des raisons pour lesquelles le dossier est ré-ouvert ».

A partir de ce moment, Emile Gafirita fut en danger de mort[5]. Dans ces conditions, il est pour le moins « insolite » que les juges français qui allaient l’interroger n’aient pas pris la précaution de le mettre sous protection. D’autant plus qu’Emile Gafirita se savait menacé et que, dans l’attente de sa convocation qui arriva le jour de sa disparition, il avait écrit par mail à son avocat, M° Cantier, qu’il souhaitait être entendu : « le plus vite serait le mieux avant qu’ils ne me fassent taire à jamais ».

Emile Gafirita avait demandé à être entendu sous X avec le statut de « témoin protégé », ce qui ne lui fut pas accordé par le juge Trévidic. Et pourtant, comme l’a révélé plus tard Emmanuel Fansten dans Libération du 4 mars 2015, à la même époque, le juge Trévidic qui enquêtait sur l’attentat de la rue Copernic entendit sous X un ancien membre du groupe Abou Nidal.
Pourquoi une telle différence de traitement ? Le juge Trévidic justifia son refus d’entendre anonymement Emile Gafarita « par le nombre conséquent de manipulations constatées dans l’instruction» (Jeune Afrique, 9 décembre 2014). Cette explication laisse pour le moins perplexe car le juge d’instruction a précisément parmi ses missions celle de faire le tri entre les éléments qu’il recueille. Dans tous les cas, ceux qui enlevèrent Emile Gafirita ne partageaient pas ses doutes…

La justice française a donc été incapable de protéger ce témoin essentiel puisque ses ravisseurs ont été prévenus qu'il était depuis quelques semaines à Nairobi où il vivait clandestinement sous un nom d'emprunt dans l'attente de son départ pour la France. 
Dans son livre "La France dans la terreur rwandaise" (Editions Duboiris, 2014, page 302), le journaliste Onana rapporte de graves propos tenus par le colonel Karegeya peu avant son assassinat: " (...) tout ce que fait votre juge (Trévidic) se trouve dans les médias, même les noms des témoins qui peuvent ainsi être retournés par Kigali ou assassinés".

Allons plus loin : certaines sources sud-africaines laisseraient entendre que des fonctionnaires de l’ambassade de France à Pretoria auraient oralement tenté de dissuader, fin novembre 2016, les autorités judiciaires sud-africaines d’accorder aux magistrats français les possibilités d’entraide judiciaire leur permettant d’interroger le général Nyamwaza.
Le 30 novembre 2016, interloquées par cette demande orale insolite, les autorités sud-africaines auraient alors demandé que cette requête soit formulée par écrit… ce qui aurait mis un terme à cette tentative d’entrave à la justice…et, les quatre « visas » des autorités judiciaires sud-africaines nécessaires à l’exécution de l’entraide judiciaire internationale furent accordés aux juges français mi-février 2017. Avant d’être bloqués à la fin du mois à la suite de la visite exceptionnelle faite en Afrique du Sud par le général Joseph Nzabamwita, Responsable des services nationaux de renseignement et de sécurité (NISS), envoyé du général Kagamé.

Dans une enquête très documentée parue dans le « UN », n°140 du 1° février 2017 sous le titre « Récit d’une manipulation », Pierre Péan explique comment, à partir de l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy et jusqu’au départ du juge Trévidic, un groupe comprenant diplomates, magistrats, politiques et hommes de l’ombre, groupe relayé par les réseaux pro-Kagamé français se serait ingénié à saboter l’enquête du juge Bruguière. Cet article n’a été relayé par aucun média français bien qu’il détaille de nombreux et très graves faits d’entrave à la justice.

Quoiqu’il en soit, loin des tumultes et des manipulations médiatiques, un dossier existe et, pour le régime de Kigali, ses avancées pourraient être dévastatrices. Voilà pourquoi ses amis ont reçu l’ordre d’allumer des contre-feux et voilà pourquoi, la presse française est actuellement et une nouvelle fois à la manœuvre.

Que contient en effet le dossier des juges Herbaut et Poux ?

Les éléments qui figurent dans le dossier d’instruction pèsent plus lourd que les sous-entendus de M. de Saint-Exupéry :

1) Le dossier donne, entre autres, le lieu du tir des missiles, les noms des deux tireurs et des membres de leur escorte, la marque et la couleur des véhicules utilisés pour transporter les missiles depuis l’Ouganda jusqu’au casernement de l’APR situé au centre de Kigali et de là, jusqu’au lieu de tir à travers les lignes de l’armée rwandaise, ainsi que le déroulé de l’action.

2) Le dossier contient la preuve que l’avion présidentiel rwandais a été engagé par deux missiles dont la traçabilité a été établie. Grâce à la coopération judiciaire de la Russie, la justice française sait en effet que ces deux missiles dont les numéros de série étaient respectivement 04-87-04814 et 04-87-04835 faisaient partie d’un lot de 40 missiles SA-16 IGLA livrés à l’armée ougandaise quelques années auparavant. Or, Paul Kagamé et ses principaux adjoints furent officiers supérieurs dans l’armée ougandaise avant la guerre civile rwandaise et, de 1990 à 1994, l’Ouganda fut la base arrière, mais aussi l’arsenal du FPR. De plus, devant le TPIR, il fut amplement démontré que l’armée rwandaise ne disposait pas de tels missiles et que l’arme du crime était bien entre les mains du FPR.
D’autant plus qu’au mois d’août 2016, la MONUSCO a saisi en RDC un missile de type SA-16 de la même série que ceux qui furent tirés contre l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994. Or, ce missile avait appartenu à une milice soutenue par le Rwanda. Un rapport officiel de la MONUSCO a été transmis au siège de l’ONU à New-York qui visiblement tarde à le transmettre au juge français malgré les recommandations du rédacteur du rapport en question (Référence : Strictly Confidential. Goma, 20 septembre 2016).

En dépit de toutes les pressions qu’ils subissent et qui vont aller croissant, il faudra bien que, tôt ou tard, les juges fassent la balance entre les éléments que contient le dossier de l’assassinat du président Habyarimana. Or, comme les magistrats instructeurs auraient entre les mains suffisamment d’éléments pour étayer la thèse de la responsabilité du général Kagamé dans l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta vie au président Habyarimana, attentat qui fut l’élément déclencheur du génocide, tout va in fine dépendre du Parquet chargé de porter l’accusation à l’audience.

Nous voilà donc revenus à la politique, donc aux réseaux d’influence que Kigali entretient en France et dont la mission est de tenter d’influencer la Justice pour que soit étouffé le dossier car, comme l’a dit Madame Carla Del Ponte qui succéda à Louise Arbour au poste de Procureur du TPIR : « S’il était avéré que c’est le FPR qui a abattu l’avion du président Habyarimana, c’est toute l’histoire du génocide du Rwanda qu’il faudrait re-écrire ».
Et de cela, les alliés, les soutiens et les obligés du général Kagamé ne veulent évidemment pas entendre parler.

Pour en savoir plus, voir le livre de Bernard Lugan :
Rwanda : un génocide en questions
Editions du Rocher, 2014, 286 pages, cahier de cartes en couleur.

[1] Expert assermenté devant le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) dans les affaires Emmanuel Ndindabahizi (TPIR-2001-71-T), Théoneste Bagosora ( TPIR-98-41-T), Tharcisse Renzaho (TPIR-97-31-I), Protais Zigiranyirazo. (TPIR-2001-73-T), Innocent Sagahutu (TPIR-2000-56-T), Augustin Bizimungu (TPIR- 2000-56-T) et commissionné dans les affaires Edouard Karemera (TPIR-98-44 I) et J.C Bicamumpaka (TPIR-99-50-T).
[2] A l’exception du jugement de Jean Kambanda, ancien Premier ministre condamné en 1998, après qu’il eut plaidé coupable contre la promesse d’une peine réduite, procédure qui de facto lui avait fait accepter l’acte d’accusation du procureur. Depuis, il est revenu sur cette reconnaissance.
[3] Voir à ce sujet l’interview recueillie par Pierre Péan intitulée « J’ai assisté à la préparation de l’attentat qui a déclenché le génocide » (Marianne numéro du 28 mars au 3 avril 2014).
[4] Judi Rever « Witness in French inquiry into 1994 Rwanda plane crash disappears ». 20 novembre 2014 en ligne.
[5] Le 18 novembre 2014, le professeur belge Filip Reyntjens, juriste spécialiste du Rwanda et expert devant le TPIR, écrivit à M° Bernard Maingain, avocat belge des mêmes officiels rwandais mis en examen par le juge Bruguière : « Si vous avez communiqué le nom de M. Gafirita, qu’on ne verra probablement plus, à vos clients rwandais, vous devriez avoir honte et votre conscience devrait être lourde » (cité par Jeune Afrique, 9 décembre 2014).